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Selon une légende tenace,
l'emploi du liège pour
les bouchons serait dû à
Dom Pérignon. Baliverne
! On a retrouvé un
bouchon de liège datant
du 5e siècle avant notre
ère, et il paraît
avéré que le liège
a été employé
jusqu'à la chute de l'empire
Romain pour boucher amphores et
cades de vin. Est-ce la
décadence romaine qui précipita
le liège dans l'oubli ?
Le développement de l'usage
du tonneau, invention gauloise
que les Romains employaient déjà
couramment au temps d'Ausone,
paraît une raison autrement
plus plausible. Il faudra
attendre l'essor de la mise en
bouteille -particulièrement
celle des vins qui y subissent
une seconde fermentation- pour
qu'un bouchage hermétique
soit nécessaire, imposant
à nouveau le liège.
C'est là qu'intervient
notre célèbre moine
cellérier...
Le bouchon, c'est le maillon
final de la longue chaîne
de travaux et de soins qui,
du pied de vigne au raisin,
du raisin au moût, du
moût au jus fermenté,
et du jus fermenté au
vin en tonneau puis en bouteille,
aboutit dans nos verres pour
notre plus grand plaisir. Que
ce maillon soit défectueux,
et tous les efforts du viticulteur,
du vigneron, de l'oenologue,
du maître de chai, et
du caviste, seront peine perdue
!
Or, qui dit bouchon dit liège
: jusqu'à présent
on n'a rien trouvé qui
vaille cette matière
vivante et dégradable.
Et le chêne-liège
ne pousse pas partout : il se
plaît dans la partie occidentale
du bassin méditerranéen.
Avant l'indépendance
de l'Algérie, la Kabylie
nous fournissait la matière.
Depuis lors, nous avons quelque
temps eu recours aux chênes-lièges
des Balkans, mais leur liège
putrescible donnait des bouchons
de mauvaise qualité.
De nos jours, le Portugal fournit
60% de la production, le reste
venant de trois régions
espagnoles, plus l'Algérie,
le Maroc, l'Italie, et la France.
Toutes ces sources ne sont pas
de qualité égale
: les meilleures en termes de
finesse (la région
de Gérone, et le Var)
sont aussi les plus modestes
productrices, car la croissance
du chêne-liège
y est plus lente. Ah !
le poids du temps...
Le chêne-liège
a une durée de vie d'environ
un siècle et demi, mais
on ne l'exploite qu'à
partir de 15 à 18 ans,
parfois pas avant la trentaine,
et le bouchon de bonne qualité
vient de sujets ayant dépassé
la cinquantaine. La cause
la plus fréquente du
goût de bouchon est l'exploitation
d'arbres trop jeunes...
L'écorce s'épaissit
d'un millimètre à
un millimètre et demi
par an, selon les sols et les
conditions climatiques.
Le chêne-liège
a un point commun avec la vigne
(et avec l'artiste) : il lui
faut souffrir pour donner les
meilleurs résultats.
Pas trop quand même, aussi
l'homme prend-il sa défense
contre les prédateurs,
au premier rang desquels file
le bombyx et trottine la fourmi.
La levée (récolte)
du liège sur un chêne
s'effectue au cours de l'été,
tous les 9 ou 10 ans au Portugal,
tous les 14 ou 15 ans en Catalogne.
C'est là que çà
se corse.
Le dernier cri de la technologie,
c'est le démascleur :
un homme armé d'une simple
hachette. Juché
sur l'arbre, il doit découper
le liège sans jamais
toucher le bois : un coup trop
appuyé, et l'écorce
ne se reformerait plus autour
de la blessure. Par nécessité
économique, le démascleur
est un virtuose de la hachette.
Démasclé, le
liège a la forme de plaques
semi-cylindriques, les canons,
qu'on laisse sécher sous
les intempéries au minimum
un hiver complet, souvent un
an. La longue odyssée
du bouchon ne fait que commencer.
Pour pouvoir les travailler
commodément, il faut
donner aux plaques une forme
plate et régulière
: pour cela, on les aplatit
au cours d'un séjour
de 30 à 60 minutes dans
de l'eau bouillante. Après
ce traitement féroce,
le liège a besoin de
repos; on le laisse mûrir
en cave pendant 3 à 4
semaines au cours desquelles
il acquiert son élasticité.
Chaque plaque passe alors un
"Conseil de révision"
draconien : le moindre
défaut doit être
identifié. Ce peut
être :
- des crevasses plus ou moins
profondes,
- des galeries creusées
par les vers ou les fourmis,
- le liège soufflé
(des trous à la manière
du gruyère),
- la tâche jaune (défaut
majeur dû à un
excès d'humidité),
- la tâche verte (dûe
à la sève, qui
prive le liège d'élasticité),
- le liège doublé
(séparation visible
entre deux couches de croissance).
Les plaques dont les défauts
dépassent des normes définies
ne sont pas retenues pour la fabrication
du bouchon naturel. Le "viseur",
artisan qualifié, est l'instrument
impitoyable qui scrute, sélectionne,
trace, retaille, redresse, et
sélectionne encore.
Les déchets entreront dans
la fabrication d'isolants et d'agglomérés
souples. Il ne subsiste
plus pour les bouchons que la
moitié de la matière
initiale, que le viseur classe
en six catégories qualitatives.
Les plaques sont alors coupées
en bandes, à la longueur
du bouchon désiré
: de 38 à 53 millimètres
(44 est le standard courant).
A l'aide d'une tubeuse, l'ouvrier
découpe des cylindres
: les bouchons à l'état
brut. Tout l'art de l'ouvrier
consiste à découper
les cylindres aussi près
que possible les-uns des autres,
et aussi près que possible
de la croûte, le tout
sans se couper un doigt...
Un autre ouvrier spécialisé
s'empare du bouchon brut et
lui fait subir rognage et ponçage
jusqu'à ce qu'il soit
parfaitement calibré.
Le bouchon est alors lavé,
désinfecté, aseptisé,
dans des bains successifs de
chlorure de chaux, d'acide oxalique,
voire de chlore. Indispensable,
la désinfection n'est
toutefois pas sans inconvénient
: par exemple, on s'est aperçu
que la dégradation du
chlore génère
du trichloroanisole, un des
responsables du goût de
bouchon. Les bouchonniers
expérimentent divers
autres procédés,
à la recherche d'une
improbable panacée...
Après cette opération
: nouvel examen, nouvelle sélection.
Les bouchons admis sont alors
éventuellement marqués
(logo, armes, millésime)
conformément aux ordres
de l'acheteur, puis dépoussiérés,
traités à la paraffine
ou aux silicones afin de faciliter
l'introduction en bouteille
et son extraction ultérieure,
ainsi que pour imperméabiliser
la surface afin d'en améliorer
l'étanchéité.
Enfin, ils sont conditionnés
pour l'expédition.
Le vigneron a donc le choix
- de la qualité :
six niveaux qualitatifs que
le profane discerne difficilement,
plus une qualité supérieure;
- et de la longueur du bouchon;
quatre longueurs sont normalisées
: 38, 44, 49, et 53
millimètres.
En général,
vous observez des bouchons
de 44 millimètres;
les bouchons de 49 et 53 millimètres
ne sont produits qu'en qualité
supérieure, à
destination des Châteaux
les plus fameux, dont le vin
coûteux, conçu
pour une longue garde, mérite
bien quelques attentions...
Jusqu'où pourrons-nous
pousser le bouchon ?
En dépit de tous les
soins apportés à
sa fabrication, et nonobstant
sa longueur et sa qualité,
le bouchon reste du liège,
matière organique hétérogène
donc imprévisible.
Le fait est que l'on ne sait
pas mesurer précisément
la qualité du bouchon.
Certes, on sait mesurer un certain
nombre de caractéristiques
du bouchon : humidité,
dimensions, étanchéité,
résistance à l'extraction,
taux de poussière...
Mais qu'est-ce qui est vraiment
important dans un bouchon, et
comment le contrôler
? Afin de tenter
de répondre à
ces questions, neuf producteurs
français représentant
les trois-quarts du marché
national, ont constitué
en 1996 un GIE (Codiliège)
dont le Lycée viticole
de Mâcon-Davayé
assure l’animation et la coordination
technique.
Le bouchon n'est pas seul coupable
de tous les mauvais goûts
rencontrés dans le vin
: levure, fûtaille mal
entretenue, etc., les raisons
possibles sont nombreuses.
Or, selon diverses estimations,
1 à 5% des bouteilles
présenteraient un contenu
défectueux, et les consommateurs
ont tendance à incriminer
le bouchon : que le vin
soit madérisé
ou piqué, qu'il sente
le carton mouillé ou
l'eau de vaisselle, qu'il présente
une saveur pharmaceutique ou
qu'il soit vraiment bouchonné,
nul besoin de chercher le responsable
puisque l'on tient un coupable
!
Aussi les bouchonniers recherchent-ils
des solutions à la fois
plus fiables, industrialisables,
et économiques.
Les Etablissements Sabaté,
à Céret, ont lancé
en 1995 le bouchon Altec, composé
de subérine associée
à des cellules de synthèse,
le tout réuni par un
liant de polyuréthane
:
- la subérine est extraite
de liège concassé,
par séparation densimétrique
des parties ligneuses et élimination
des poussières;
- le polyuréthane, utilisé
depuis plus de 50 ans dans la
fabrication des bouchons à
champagne et vins effervescents,
ne présente pas de mystère;
- les cellules de synthèse
sont dues à des polymères
symétriques dont la nature
est le véritable secret
de cette technologie;
les micro-sphères de
cette matière, en remplissant
les vides entre les cellules
de subérine, renforcent
la structure cellulaire et l'élasticité
naturelle de la subérine.
Après moulage à
haute température, qui
permet une meilleure homogénéité
des masses tout en éradiquant
les bactéries, le bouchon
sera tourné, calibré,
lavé, séché,
marqué au fer, puis siliconé
en surface, et enfin conditionné
sous vide ou en atmosphère
aseptique.
D'après la maison Sabaté,
le procédé confère
au bouchon densité et
élasticité avec
une excellente homogénéité;
qualités auxquelles le
bouchon doit des propriétés
enviables : étanchéité,
résistance à la
pression et aux variations de
température. La
lignine ayant été
supprimée à 98%,
et le bouchon ne contenant pas
de trichloranisol, les causes
majeures du goût de bouchon
sont éliminées.
Le faible taux d'humidité
résiduelle dans le bouchon
livré réduit le
risque de développement
de germes infectieux.
Enfin et surtout, tous les bouchons
Altec se valent. : alors qu'un
traître pourra toujours
s'immiscer dans un lot d'excellents
bouchons traditionnels, le procédé
Altec permet l'obtention d'une
qualité constante.
Altec a rencontré un
succès immédiat
et son développement
est fulgurant : lancée
en 1995, la production s'est
élevée à
à 333 millions d'unités
en 1998, et avoisinera les 500
millions en 1999. Déjà,
des concurrents apparaissent.
Cinq "wineries" parmi les plus
fameuses de Californie ont créé
Neocork Technologies, société
chargée de développer,
fabriquer, et commercialiser
un bouchon "révolutionnaire".
A la demande des fondateurs,
un tel bouchon doit "préserver
les rites traditionnels du vin,
tout en garantissant que chaque
bouteille ouverte donnera au
consommateur une expérience
positive". Sous ce verbiage,
entendez que le bouchon doit
être compatible avec les
tire-bouchons existants, et
exempt des défauts du
bouchon traditionnel.
Selon son fabricant, le bouchon
Neocork est composé de
polymères recyclables
à 100%, teintés
aux couleurs du liège.
Comme le liège, il se
laisse colorer par le vin rouge.
Mieux que le liège, il
est insipide, incolore, et parfaitement
étanche. Effectivement
compatible avec les tire-bouchons
existants, il se laisse extirper
sinon de bonne grâce,
du moins sans abandonner de
débris en bouteille.
Et comme il ne faut négliger
aucun aspect avantageux, la
société vante
à ses clients l'aptitude
du bouchon à être
imprimé sur toute sa
surface, en couleur et avec
une qualité d'impression
exceptionnelle : "Vous
serez fiers de votre nom sur
Neocork" ! Les vignerons
Californiens ont commencé
à le mettre à
l'épreuve. A suivre...
Composite tel Altec ou synthétique
à la Neocork, comment
le bouchon nouveau va-t-il résister
aux outrages du temps ?
Convient-il à tous les
vins ? A son contact,
le vin de garde va-t-il pouvoir
évoluer normalement ?
Telles sont quelques-unes des
questions auxquelles seul le
temps pourra répondre.
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